Albert Prouvost
né le 15 juillet 1909 à Roubaix, décédé le 6 septembre 1991 à Bondues
et
Anne  de Maigret
née le 7 février 1923 à Epernay, décédée le 27 janvier 2004 à Bondues


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Albert Prouvost (1909-1991)         vert- bois

Albert-Auguste Prouvost, né à Roubaix le 5 juillet 1909, fit des études de lettres à la faculté de Lille et à l’Université d'Oxford. II préside le Peignage Amédée Prouvost, fut vice-président de La Lainière de Roubaix, gérant de Prouvost et Lefebvre, membre du conseil de surveillance de Prouvost et Cie et administrateur de la Société du Figaro.

Il a épousé le 14 juin 1941, Anne de Maigret, fille du comte Bruno de Maigret, proche parent du comte Bertrand de Maigret, le conseiller de Paris gendre du prince Michel Poniatowski, ministre d'Etat et de l'Intérieur du gouvernement Chirac. De son mariage, Albert Prouvost a cinq enfants: Albert-Bruno, Nathalie, épouse de Guillaume de Chazournes, Ghislain, Olivier et Laetitia.

 Albert-Auguste Prouvost est le fils d’ Albert- Eugene Prouvost, Frère de Jean Prouvost ; il a longtemps participé à la direction des entreprises familiales. Né à Bondues Nord) le 10 aout 1882 et mort le 21 juillet 1962, il épousa, le :0 février 1906, Marguerite Vanoutryve dont il eut deux enfants : Marguerite et Albert-Auguste.

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Quelques citations d’Albert-Auguste Prouvost

« Toujours plus loin »,

mémoires écrits en 1992,

éditions de la Voix du Nord

 

Petit garçon révolté contre «les courées», je suis devenu un jeune industriel, à la fois héritier d'une tradition et convaincu de la nécessité d'innover. Car loger le personnel a toujours été l'un des soucis des patrons du textile du Nord. Cette préoccupation répond a la fois aux exigences humanitaires chrétiennes dont les grandes familles se réclament et aussi a une nécessités économiques.  p75

Les relations entre les « Chtimis » et l’occupant étaient pratiquement inexistantes. On trouvera peu de collaborateurs chez nous et le seul connu dans notre entourage partit vivre a Paris pour éviter les affronts de ses  anciens amis et de sa famille. L'habitude des invasions maintenait une distance glaciale entre les Allemands et les gens du Nord au point même d’empécher une hostilité apparente : on « les » ignorait.  P.66

Pour ne citer que le cas de ma famille (il y en eut beaucoup d'autres), mon arrière-grand-père Amédée Prouvost avait fait construire sous le  Second Empire des habitations si remarquables que Napoléon III et 1'impératrice Eugénie visitant en 1867 nos usines de Roubaix demandèrent à voir ces « jolies maisons » dont on leur avait vanté l’existence.

 - Combien de ménages par maison ? demanda 1'Empereur. - Mats une famille, répond fièrement Amédée à l'étonnement de son interlocuteur heureux d’apprendre qu’on loge une seule famille ouvrière "par maison.

 Plus tard, mon père et son frère Jean feront édifier la cite « Amédée-Prouvost» près de Wattrelos. Les 300 maisons blanches au toit pointu et entourées de leur petit jardin restent encore aujourd'hui un lieu où il fait bon vivre. En homme ouvert aux exigences de son temps, mon père comprend que le logement lie à l’emploi met le locataire dans un état de dépendance, générateur de conflits. II faut trouver une solution. J'ai eu le temps de réfléchir et fait compris que le paritarisme, en matière d'avantages sociaux, avec des accords bien établis entre patrons et ouvriers, peut devenir « l’ouverture ». p 76

 Au sujet de Victor Provo, maire de Roubaix : « Mademoiselle Anastasie» de la Resistance aidera toujours «Jean Bernard» que j'étais, à rapprocher les points de vue des différents groupes sociaux de la région. Je n'oublierai pas que lors de l’enterrement de ma mère à Bondues, il est venu à l'église embrasser mon père le jour où il nous a quittés ; je suis allé fleurir sa tombe au cimetière de Roubaix. Victor Provo a été un homme de cœur et un grand français.  p78

Le 1er février 1958, le CIL organise une manifestation d'adieux pour rendre hommage à son fondateur. Je suis très ému. Sur la scène, le président de l'Union Textile, Bernard d'Halluin, et le député-maire de Roubaix reconstituent l’historique des faits et donnent le bilan : 8 000  familles logées et 18 000 enfants qui s' épanouissent dans des conditions de vie plus décentes et plus confortables. De mon coté, je termine mon discours par ces mots:

« Si quelqu'un, après ma mort, veut rappeler mon souvenir, peut-être pourrait-il, dans un des squares de nos nouveaux quartiers, poser une plaque très simple, cachée dans un coin de verdure. Si un jour, des enfants, au milieu de leurs jeux, venaient à le découvrir, ils y liraient, auprès de mon nom,

un seul titre - le plus beau pour moi - « fondateur du CIL». P 86

 Ma femme et moi, avons été de vrais voyageurs non seulement par le nombre de nos périples mais surtout par la curiosité de l’inconnu qui nous animait et l’indifférence que nous ressentions à l’égard du luxe et du confort dans nos déplacements. P 123

 En janvier 1969, au cours d'un voyage d'affaires en Amérique du Nord, nous recevons Anne et moi, un télégramme de notre fils Olivier. Il me félicite pour la rosette de la Légion d'honneur. N'ayant jamais sollicite cette distinction, je crois qu'il s'agit d'une plaisanterie. Pas du tout. A notre retour dans le Nord, j’ouvre une lettre du ministre des Finances de l'époque, François Ortoli qui me touche vivement. « Cette exceptionnelle distinction, écrit-il, vient justement récompenser les services que, avec dévouement, tact et compétence, vous rendez depuis trente-huit ans à l’économie du pays. Connaissant l'étendue et l'éminente qualité de vos mérites, il m'a été agréable de proposer au gouvernement de vous élever au grade d'officier. Je suis heureux de vous en féliciter aujourd'hui. Un tel compliment me remplit de confusion. J'avais eu la chance, en effet, avant qu'il ne soit ministre, de le recevoir au Vert-Bois et de le lui faire visiter ainsi que quelques quartiers résidentiels et logements de cadres qui l'avaient impressionné. Comment pouvais-je imaginer que la conversation très amicale me promettait cette promotion ? Je n’oublierai jamais les télégrammes, cartes et lettres de félicitations qui me parviennent a cette occasion de tous les pays du monde. N'ayant jamais fait de politique, je ne pouvais deviner qu'un jour je recevrais des témoignages de sympathie de personnalités et de militants d’opinions si diverses.

 Aux cérémonies officielles qui accompagnent généralement la remise d'une telle décoration, je préfère un petit diner de famille au Vert-Bois ou, seuls, oncles, tantes et cousins sont convies. Parmi ces derniers, Antoine Masurel qui, je l'ai déjà dit, en début de livre, échappa au massacre et à l’épuisement des prisonniers du dernier train de Loos et revint des camps de concentration nazis. Commandeur de la Légion d'honneur, il était mon parrain dans cet ordre et c'est lui qui, après un discours affectueux et émouvant, m’épingla la rosette aux applaudissements de la famille.

 

Préface par Maurice Schumann, de l’Académie française :

S'il me fallait résumer par une devise la longue et trop courte vie d’Albert Prouvost, je choisirais le mot d'ordre que Charles Péguy se proposait a lui-même : «porte toi sur demain ! ». Instinctivement fidèles a sa mémoire, ses amis mêlent le nom d’Albert a leurs entretiens, non certes sans regret, mais sans nostalgie. Ils auraient l'impression de le méconnaitre en ne parlant de lui qu’au passe. Pour eux, la fin de son existence n'a pas marque le début de son absence. Même s'ils vont a sa rencontre pousses par un souvenir, c'est du présent qu'ils croient lui parler et, si son ombre leur répond, c’est en les interrogeant sur le futur. II était de ces hommes dont la main n'ouvre le livre de la vie que pour en tourner les pages.

 Pourquoi, des lors, a-t’il résolu de nous laisser des mémoires que nous lisons, emportes par son rythme, avec une allégresse qui fait oublier la mort? Je crois deviner son premier mobile : Albert a voulu nous dire que nous avions eu raison de l’aimer ! L’éducation de ce garçon sensible l’avait rendu rebelle aux effusions. Comme tous ceux qui sont passes par Oxford, il avait appris à se méfier de la sentimentalité, que le sage Emerson tenait pour « un roseau brise ». S'il avait craint que son image posthume déformât son intime vérité, il aurait garde le silence sur lui-même; mais parce qu'il se sentait environne de sympathies le plus souvent tacites, il a eu le désir de les justifier. Cette façon de remercier tous ceux dont I' attachement lui avait été précieux dans les plus beaux jours comme dans les plus dures épreuves le dépeint tout entier. La plupart des mémoires sont des répliques, explicites ou indirectes, aux détracteurs du mémorialiste; ceux d’Albert Prouvost sont tout le contraire: un message de gratitude implicitement dédié « a vous qui m'avez compris ».

 Cette première impression en recouvre une autre, moins bien cachée : chacun savait que la trame de la vie d' Albert était un parfait amour; sur ce privilège, mérité et visible a l'oeil nu, il n'avait rien a nous apprendre; mais l'invulnérabilité d'un sentiment réciproque ne s'accompagne pas toujours d'une entente de chaque instant; or, en suivant « les Albert» (comme on les nommait parfois) tout au long d'un demi-siècle, on a l'impression qu'ils n'ont pas cesse d'avancer 'la main dans la main. Cette harmonie préétablie transforme deux époux en

 Compagnons d'éternité. Albert Prouvost n'a pas eu le temps d'achever tout a fait son récit; Anne de Maigret l'a conduit a son terme sans effort, comme s'il avait été leur œuvre commune depuis sa première ligne. Une autobiographie tire, a l'instar de tous les livres, sa valeur de ce qui fait son unité, révélée par son style; l’écriture de ces mémoires posthumes est limpide et soutenue par une fermeté que la maladie n' a pas entamée; chaque lecteur percera le secret de cette réussite : l' ouvrage est le reflet d'un bonheur initia! Sur lequel les vagues amères qui n'épargnent aucune existence ont déferlé sans jamais le recouvrir.

 Mais est-ce seulement pour ceux et surtout pour celle qui 1'0nt escorte dans ses voyages sur la terre qu'un homme de mouvement et d'action sentant sa fin prochaine s’est assis, la plume a la main, devant une feuille de papier blanc ? Plus les pages se succèdent, plus nous sentons la présence d'un troisième dédicataire qui s’appelle le Nord et n’est ni le moins présent, ni le moins souffrant, ni Ie moins aime. Quand Michelet définissait la France comme une personne, il ne cédait pas, quoi qu'on en ait dit, au vertige d'une envolée lyrique : la personne humaine est constituée par le mariage d'un corps périssable et d'une âme qui ne l'est pas; la comparaison n'avait pour objet que de reconnaitre a la fois ce que la France a de fragile et ce qu’elle a d’eternel. A sa terre natale, Albert avait voue un attachement du même ordre : que de fois il aurait pu lui crier, comme le poète Emmanuel Looten, lui aussi contemporain des invasions soudaines et des mutations trop brusques : « tes cieux sont durs, sous leur pâleur de tendre porcelaine ». Mais, si la résignation lui fut toujours étrangère, s'il n'a jamais cru a la fatalité du déclin, c'était parce qu'il pensait aux hommes avant de penser aux chiffres et savait que les gens du Nord ne laissent jamais le dernier mot au malheur. On a dit, parfois sans bienveillance, qu'il était un grand industriel plutôt qu'un financier. A courte vue, rien n'est plus vrai; a long ou moyen terme, rien n'est plus faux: Albert avait une vision planétaire de l'économie ; il avait compris que l'avenir du Nord était indissociable de celui du monde en pleine métamorphosé; il n'était dépaysé nulle part; mais, qu'il rut en Afrique du Sud ou en Amérique du Nord, il pensait aux chances nouvelles que donneraient un jour a Roubaix le courant des échanges futurs, l' essor des techniques de pointe, le développement et la diversification des moyens de communication. Par ses manières et son langage, il avait le charme d'avant-hier; par ses idées, qu'il exprimait le plus souvent a mi-voix, avec une sorte de retenue et d'apparente hésitation qui ne reflétait pas le moindre doute mais seulement le souci de ménager l’interlocuteur, il appartenait a la petite phalange des hommes auxquels après-demain ne fait pas peur.

La lecture des mémoires d’Albert m’a révélé qu'un sang noble coulait dans ses veines; je l'ignorais quand, devant sa tombe encore ouverte, j'ai salue le départ d'un seigneur, généreux avec magnificence, qui ne rougissait ni d'habiter une demeure historique parce qu'il avait consacre au logement social des années d'imagination créatrice, ni d’avoir transforme sa maison familiale en musée parce qu'il l’avait ouverte a tous. Quand la Reine d’Angleterre vint pour la première fois chez nous en visite officielle, elle fut accueillie par Albert Prouvost à la porte du peignage Amédée Prouvost. Aussitôt après cette brève cérémonie, le patron s'éloigna discrètement pour rejoindre, au deuxième rang, les membres du personnel de l'usine qui avaient appartenu comme lui pendant les années noires, au groupe de Resistance Sylvestre Buckmaster. Je connaissais alors Albert depuis dix ans. Jamais il n'avait dit, devant moi, la moindre allusion à son engagement dans l'armée des ombres. Ce geste avait été discret, le silence tout naturel; Albert Prouvost était un grand seigneur.

 

Maurice SCHUMANN de I: Académie Française

 

vert- bois

 

Famille Prouvost:
Une dynastie d’industriels de la laine

" Fidèles à une tradition qui remonte au XVe siècle, Albert-Auguste Prouvost a dirigé près de soixante ans une entreprise roubaisienne parvenue en quelques générations numéro un mondial

 Riches heures de cette famille de lainiers.

 Sa Majesté .Elisabeth II écoute, attentive, les explications techniques de l'industriel. En 1957, au Peignage Amédée Prouvost a Roubaix, la venue de la souveraine est un événement. Sa visite a la grande usine textile a été prévue de longue date. Elle figure en bonne place dans le .programme des quatre jours de son voyage officiel en France. Albert-Auguste Prouvost guide les pas de la Reine a travers les ateliers. II ressent une légitime fierté. Plus de cent ans auparavant, son arrière-grand-père avait crée l'entreprise. En 1867, ce dernier y avait reçu l'empereur Napoléon III et l'impératrice Eugénie. ,

 «Mon époux avait le culte de cette affaire de famille, raconte Anne Prouvost. Sous sa direction, elle est devenue un important groupe international. La cession  des parts familiales de la société en 1988, survenant peu de temps après le décès accidentel de notre fils Albert-Bruno, a été pour lui un moment douloureux.» C'est la fin de toute une dynastie de lainiers ... Les Prouvost sont en effet depuis longtemps solidement, enracines dans le Plat Pays.

Au XVe siècle, Jean Prouvost est seigneur de Wasquehal. II est nomme échevin de Roubaix en 1474. La famille y est déjà connue pour faire du négoce de laine. De génération en génération, les Prouvost font peigner, blanchir et filer la précieuse toison. Au XVIIIe siècle, Pierre-Constantin Prouvost est devenu un des principaux fabricants de Roubaix. Apres le 9 thermidor, il est élu maire de la ville. Mais la génération qui est à l’ origine de la grande industrie lainière est celle d’Amédée Prouvost. ."

En 1851, à quarante-deux ans, il crée une  entreprise de peignage industriel qui, un peu plus de quinze ans plus tard, emploie, déjà sept cents ouvriers et assure une production de quatre mille tonnes par an,.Lorsqu'il meurt en 1885, laissera ses trois fils une affaire florissante. Le premier d'entre eux,. qui se prénomme aussi Amédée, sera le poète de la famille. :

« 0 Cite, ton renom s'étend a l'univers.

Je veux exalter ta grandeur en mes vers », écrit-il de Roubaix, sa ville natale.

 Mains lyrique et plus près des réalités économiques, son frère Albert dirige l'entreprise et assure la continuité de sa prospérité. De son union avec Marthe Devémy  naissent deux garçons et deux filles. L'ainé, Albert-Eugène, continue l'entreprise familiale. Son frère Jean, dans le même esprit industriel; crée la Lainière de Roubaix  qui deviendra bientôt la plus grande entreprise  française de filature. Mais cet  homme d'exception sera surtout le grand. patron de Paris-Soir et de Match et mettra sur pied un colossal empire de presse. Sa petite- fille Evelyne, élue femme d' affaires de l'année en 1989, est toujours a la tète du groupe Marie-Claire. «Mon mari avait une profonde tendresse et une réelle admiration pour son oncle ,se souvient Mme Prouvost.

«Mais évoquer le passe peut se faire sans nostalgie, reprend-elle avec un sourire.

 Née Anne de Maigret (elle compte, parmi ses ancêtres, un comte du Saint Empire qui  battit les Turcs devant Vienne en 1683;les Chandon de Champagne, les Villeneuve de Provence et Lucien Bonaparte. Elle a dix-huit ans lors de l’été 1941. L'année de son. mariage avec Albert-Auguste. Malgré les restrictions, le champagne y coule  à flots .

Famille oblige: son oncle Ghislain est le président de Moët et Chandon. Le voyage de noces se passe à Mougins, dans la maison achetée à lady  Rothermere par la famille Prouvost. Le jeune couple a pour voisins et amis les Casimir Poniatowski:

Déjouant l'approvisionnement  alimentaire difficile, ces derniers ont acheté une vache, pour le lait de leurs enfants et la princesse la mène paitre le long des chemins ...

 Retour dans le Nord de la France. «Les premières années de notre vie commune ont été sous le signe de la guerre, soupire Anne Prouvost. Mon mari, en marge' du maintien d'un semblant d'activité industrielle, s'était engage dans la résistance sous le nom de Jean Bernard. Une époque difficile que nous vivions somme toute avec l'insouciance de la jeunesse. Une grande joie toutefois dans ces moments ternes : la naissance en 1942 de notre fils Albert-Bruno.

Comme tous leurs contemporains, la Libération ouvre pour Albert-Auguste et Anne Prouvost un nouveau départ dans l'existence. Ils ont des projets a mener du temps a rattraper. «Mon mari souhaitait me faire découvrir la vie, mondaine qu'il avait connue avant-guerre, raconte Mme Prouvost. C'est d'ailleurs en 1945 que j'ai porte ma première robe longue»

Anne de Maigret, jeune adolescente, avait pourtant déjà approche le monde ; en 1938, à l'occasion du premier mariage d'Eugénie, la fille de sa tante» Marie Bonaparte et de Georges de Grèce et Danemark. Une cérémonie grandiose. «J'avais été stupéfaite de voir que l'impératrice Zita, qui portait sur elle une quantité extraordinaire de bijoux somptueux, était par ailleurs vêtue d'une robe plus que modeste qui ne venait vraiment pas du grand faiseur, raconte-t-elle. Il y avait aussi un petit garçon très mal élevé qui, pendant toute la réception, n'arrêtait pas de me pincer et qui s'empiffrait au buffet: c'était Philip d'Edimbourg. »

 Marie Bonaparte, princesse dérange ante pour le milieu aristocratique de l'époque, a marqué de sa personnalité beaucoup de ceux qui 1'ont approchée. Psychanalyste peu conformiste, excommuniée en raison de son mariage avec un orthodoxe, l'ancienne maitresse d’Aristide Briand ne correspondait guère aux critères de la bonne société dont elle était issue. «Dans sa maison du Midi, ou avec mon mari qu'elle aimait beaucoup nous nous rendions régulièrement, se souvient Anne Prouvost, il y avait autant de sable a l'intérieur que sur la plage. Ma tante Marie était d'un naturel extraordinaire, contrastant de manière  étonnante avec Georges de Grèce, toujours tire a quatre épingle. J'ai encore le souvenir de ses chaussures. Quelques que soient les circonstances, elle les portait impeccablement cirées.»

La Méditerranée est aussi le point de départ pour de nombreuses croisières familiales pour les Prouvost. Les époux adorent la mer. Ils achètent un huit-mètres, le Cantabria, construit initialement pour Sa Majesté le roi d'Espagne Alphonse XIII. Puis plusieurs douze-mètres qu'ils baptiseront chaque fois, La Pinta, en souvenir d'un lainier de La Corogne, lointain ancêtre d'Albert-Auguste, qui finança la caravelle de Christophe Colomb. «Nous avons eu des passagers illustres, évoque Anne Prouvost. Le grand-duc Jean de Luxembourg venait
Comme tous leurs contemporains, la Libération ouvre pour Albert-Auguste et Anne Prouvost un nouveau départ dans l'existence. Ils ont des projets a mener, du temps a rattraper. «Mon mari souhaitait me faire découvrir la vie .mondaine qu'il avait connue avant-guerre, raconte Mme Prouvost. C'est d'ailleurs en 1945 que j 'ai porte ma première robe longue.»

Le grand-duc Jean ~ Luxembourg venait accompagne de sa' fille Marie-Astrid, petite princesse était un marin extraordinaire. Le roi Carl-Gustav de Suède est un vrai Viking à la barre: il se révélait a bord un très joyeux compagnon. »

Simplicité sportive bien loin des mondanités. Mais les Prouvost sont aussi con vies aux grands bals d'après-guerre. Elégance raffinée chez Violette de Pourtalès au Palais rose où toutes les femmes sont parées de plumes extravagantes. Fastes éclatants a l'hôtel Lambert, sous la houlette d'Arturo Lopez, très lie alors avec la princesse Ghislaine de Polignac, amie d'Anne .Je me souviens surtout du bal donne par Guy de Rothschild en 1959, dit-elle. Une extraordinaire fête princière. Le couple offre des réceptions plus intimes dans son appartement parisien de la rue Barbet-de-Jouy, dans le VIIe arrondissement. Les fenêtres' s'ouvrent sur le jardin du musée Rodin : «Nous nous efforcions de créer des tables animées en mélangeant le plus possible nos· invites, raconte ·Mme Prouvost. J e m'y amusais plus qu'aux grandes réceptions et il était loin de m.'être désagréable que les hommes me fassent un brin de cour.» 

Ses collaborateurs appellent Albert-Auguste, l'homme pressé" 

La vie. est loin toutefois de se passer uniquement dans un tourbillon de fêtes et de diners. Famille d'abord : au foyer Prouvost, Nathalie, Ghislain, Olivier et Laetitia sont nés a la suite d'Albert Bruno. Et la bonne marche de l'entreprise accapare le plus clair du temps d'Albert-Auguste Prouvost; «l'homme pressé», comme l'appellent ses collaborateurs. «Dans le Nord, au moment des vœux, chacun a coutume de se souhaiter de la santé, de l’ouvrage", sourit Anne Prouvost: croyez-moi, mon mari avait en effet bien besoin de sa robuste sante de sportif pour mener a bien les taches qui lui incombaient. 

Le versant plaisant de cette vie trépidante d'homme d'affaires reste malgré tout les voyages. Contacts commerciaux, contrats, implantations d'usines, le patron de la société Prouvost sillonne sans cesse les cinq continents. Son épouse l'accompagne toujours. «Nous avons été de vrais voyageurs, explique Mme Prouvost. Pas seulement par le nombre extravagant de nos périples à l'époque ou se déplacer était encore une aventure, mais aussi par l'insatiable curiosité qui nous animait.». Albert-Auguste Prouvost entend aussi mener sa carrière d'industriel sans égoïsme : il n'a de cesse que d'amé1iorer le niveau de vie des plus défavorisés. Le logement est son cheval de bataille.«J'étais un petit garçon révolté par les "courées", écrit-il dans ses Mémoires. Je suis devenu un patron héritier d'une tradition sociale mais convaincu aussi de la nécessité d'innover.» En effet, le logement du personnel a toujours été un souci des industriels du textile du Nord de la France. Une préoccupation répondant aux nécessites économiques des entreprises mais aussi à l'esprit caritatif qui anime cette bourgeoisie catholique. Mais Albert-Auguste Prouvost. veut  aller plus loin. Il lance le fameux 1 % patronal, cotisation versée par l'entreprise et destinée a !a construction. Il participe aussi a la mise en place de l'allocation logement. Avec l'installation d'un véritable partenariat social, il crée le Comite interprofessionnel du logement qui, des 1958, aura relogé plus de huit mille familles dans de réelles conditions de confort. En 1950, d'ailleurs, il offre a cet organisme le château de sa grand-mère, a la limite de Roubaix et de Tourcoing. Dans le pare de sept hectares, a la place de la grande demeure jetée bas, s'élèvera une cite de cent cinquante-quatre logements.

 Mais l'industriel a aussi le culte de sa demeure de famille. Dans le château du Vert Bois, cet homme d'action retrouve ses racines.  Sur la commune de Bondues, toute proche de Roubaix se tient en effet une des dernières belles  maisons de la région. André-Joseph Druon de Wazières fit construire en 1743 une folie dans le gout de l'époque sur l'emplacement d'un édifice du XVIII° siècle bâti par un négociant en sayettes de laine lillois. L'arrière-grand- mère d' Albert-Auguste, Marguerite Devémy, ne quittera pas un instant cette propriété qu'elle habite dès 1869, elle la défendra contre les Prussiens pendant la guerre de 1870. Contrainte et forcée, elle y recevra» le kronprinz pendant lai Première Guerre mondiale. Le Vert Bois est resté le berceau des Prouvost. Tous les enfants à l'exception d 'Albert-Bruno, y sont nés: Ce dernier, après avoir longtemps secondé son père, était logiquement appelé a lui succéder à la tête du groupe. Le destin en a décidé autrement. Ses cadets ont pris des voies différentes. Nathalie, la fille ainée, après avoir fréquente l'atelier du célèbre' peintre Mac Avoy, exerce ses talents comme restauratrice de fresques. Ghislain  a  fait ses armes dans le textile en Espagne et en Australie, mener sa carrière d’industriel sans égoïsme.
Olivier a repris l'entreprise de construction navale Wauquiez. II allie ainsi la tradition industrielle au gout de la voie héritée de ses parents. Quant a  Laetitia, fidèle au Vert Bois, elle gère les soixante hectares de 1'exploitation agricole qui entoure le domaine.

Albert-Auguste retire des affaires, il ne reste sans doute plus aux Prouvost qu'a cultiver 1'art d'être grands-parents. Mais le couple ne peut se résoudre a une douce activité. Ils vont se consacrer pleinement à leur amour pour la peinture. Egalement ,une histoire de famille. Des 1920, Albert-Eugene Prouvost achète en effet des Renoir, des Bonnard; des Pissaro; II transmet a son fils la passion de la collection. Anne partagera avec son époux les riches émotions de la découverte' artistique. IIs  achètent leur première toile à la galerie Maeght de Cannes pendant leur voyage de noces. Un Geer Van Velde qui inaugure  une profonde amitié avec le couple de galeristes. Grâce à eux, ils rencontreront la  plupart des grands artistes du XX° siècle. En 1969, dans les locaux de l'ancienne ferme du Vert Bois, les époux Prouvost créent la Fondation d'art Septentrion. Chaque année, les expositions se succèdent dans cet espace aux lignes sobres largement ouvert sur la campagne environnante: Chagall, Bonnard, Dufy; Rouault ,Picasso, Laurens, Braque, pour parler des plus prestigieuses. Albert-Auguste Prouvost se dépensera sans compter pour cette fondation si chère à son cœur: J’ai gardé  intact notre enthousiasme; dit avec chaleur Mme Prouvost. Avec Septentrion, j'ai le sentiment profond de faire vraiment œuvre utile.

Apres 1'accrochage récentes de toiles de James Pichette, le public peut admirer une rétrospective sur le nu dans l'art, de la préhistoire à nos jours, en attendant une grande présentation de verriers contemporains ; à organiser ces manifestations, les journées passent comme un souffle. Sans peine, Anne Prouvost pourrait reprendre à son compte la phrase qui clôt les Mémoires de son mari: « Non, je n'ai vraiment pas le temps de m'ennuyer… »  Point de Vue et Images du Monde

 

Toujours plus loin; les Mémoires d'Albert-Auguste Prouvost, présenté par Pierre-Jean Desreumaux, est disponible aux éditions de La Voix du Nord.  272 pp, 110 F. :

 

La Fondation Septentrion; chemin des Coulons, 59700 Marcq-en-Baroeul, est ouverte du mardi au samedi de 14 h a 18 h et le dimanche de 14 h a 19 h,

 

 

 

" C'est André de Fourmestraux, anobli en 1623 par le Roi d'Espagne, sous le titre de Chevalier de Wazières, qui construisit la Conciergerie en 1666.

En 1743, son petit-fils Jean-André fit construire le Vert Bois tel qu'on le voit actuellement - peut-être sur l'emplacement d'une ferme fortifiée, puisque les douves se trouvent déjà sur de très anciens cadastres.

La Chapelle porte la date 1751 à l'intérieur et 1772 à son fronton, ainsi que le Pavillon de Flore. Les Pavillons chinois, qui datent de la même époque, servaient - jusqu'en 1937 - l'un de glacière, l'autre de commodités.

C'est vers 1870 que mon ancêtre, Louis Duchochois, veuf d'Elise Pinta, notre ancêtre espagnole, a acquis le Vert Bois. Sa fille, Marguerite Devémy, sa petite fille, Marthe Prouvost y ont habité jusqu'à la fin des années 30.

Mon grand-père, Albert Eugène Prouvost entreprit en 1939 de vastes travaux de consolidation, de restauration et de confort, jusque-là inexistant dans cette "folie".

Mes Parents ont contribué à l'épanouissement du Vert Bois et nous leur devons la majorité des plats Persans de la galerie du sous-sol ainsi que les souvenirs de nos ancêtres Bonaparte.

LA FONDATION PROUVOST

Situé dans un parc de 60 ha, le château du Vert Bois représente pour la Métropole Lilloise un atout environnemental et écologique de premier plan.

Son histoire est riche et remonte à 1666.