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Famille Prouvost:
Une dynastie d’industriels de la laine

Fidèles à une tradition qui remonte au XVe siècle, Albert-Auguste Prouvost a dirigé près de soixante ans une entreprise roubaisienne parvenue en quelques générations numéro un mondial

 Riches heures de cette famille de lainiers.

 Sa Majesté .Elisabeth II écoute, attentive, les explications techniques de l'industriel. En 1957, au Peignage Amédée Prouvost a Roubaix, la venue de la souveraine est un événement. Sa visite a la grande usine textile a été prévue de longue date. Elle figure en bonne place dans le .programme des quatre jours de son voyage officiel en France. Albert-Auguste Prouvost guide les pas de la Reine a travers les ateliers. II ressent une légitime fierté. Plus de cent ans auparavant, son arrière-grand-père avait crée l'entreprise. En 1867, ce dernier y avait reçu l'empereur Napoléon III et l'impératrice Eugénie. ,

 «Mon époux avait le culte de cette affaire de famille, raconte Anne Prouvost. Sous sa direction, elle est devenue un important groupe international. La cession  des parts familiales de la société en 1988, survenant peu de temps après le décès accidentel de notre fils Albert-Bruno, a été pour lui un moment douloureux.» C'est la fin de toute une dynastie de lainiers ... Les Prouvost sont en effet depuis longtemps solidement, enracines dans le Plat Pays.

Au XVe siècle, Jean Prouvost est seigneur de Wasquehal. II est nomme échevin de Roubaix en 1474. La famille y est déjà connue pour faire du négoce de laine. De génération en génération, les Prouvost font peigner, blanchir et filer la précieuse toison. Au XVIIIe siècle, Pierre-Constantin Prouvost est devenu un des principaux fabricants de Roubaix. Apres le 9 thermidor, il est élu maire de la ville. Mais la génération qui est à l’ origine de la grande industrie lainière est celle d’Amédée Prouvost. ."

En 1851, à quarante-deux ans, il crée une  entreprise de peignage industriel qui, un peu plus de quinze ans plus tard, emploie, déjà sept cents ouvriers et assure une production de quatre mille tonnes par an,.Lorsqu'il meurt en 1885, laissera ses trois fils une affaire florissante. Le premier d'entre eux,. qui se prénomme aussi Amédée, sera le poète de la famille. :

« 0 Cite, ton renom s'étend a l'univers.

Je veux exalter ta grandeur en mes vers », écrit-il de Roubaix, sa ville natale.

 Mains lyrique et plus près des réalités économiques, son frère Albert dirige l'entreprise et assure la continuité de sa prospérité. De son union avec Marthe Devémy  naissent deux garçons et deux filles. L'ainé, Albert-Eugène, continue l'entreprise familiale. Son frère Jean, dans le même esprit industriel; crée la Lainière de Roubaix  qui deviendra bientôt la plus grande entreprise  française de filature. Mais cet  homme d'exception sera surtout le grand. patron de Paris-Soir et de Match et mettra sur pied un colossal empire de presse. Sa petite- fille Evelyne, élue femme d' affaires de l'année en 1989, est toujours a la tète du groupe Marie-Claire. «Mon mari avait une profonde tendresse et une réelle admiration pour son oncle ,se souvient Mme Prouvost.

«Mais évoquer le passe peut se faire sans nostalgie, reprend-elle avec un sourire.

 Née Anne de Maigret (elle compte, parmi ses ancêtres, un comte du Saint Empire qui  battit les Turcs devant Vienne en 1683;les Chandon de Champagne, les Villeneuve de Provence et Lucien Bonaparte. Elle a dix-huit ans lors de l’été 1941. L'année de son. mariage avec Albert-Auguste. Malgré les restrictions, le champagne y coule  à flots .

Famille oblige: son oncle Ghislain est le président de Moët et Chandon. Le voyage de noces se passe à Mougins, dans la maison achetée à lady  Rothermere par la famille Prouvost. Le jeune couple a pour voisins et amis les Casimir Poniatowski:

Déjouant l'approvisionnement  alimentaire difficile, ces derniers ont acheté une vache, pour le lait de leurs enfants et la princesse la mène paitre le long des chemins ...

 Retour dans le Nord de la France. «Les premières années de notre vie commune ont été sous le signe de la guerre, soupire Anne Prouvost. Mon mari, en marge' du maintien d'un semblant d'activité industrielle, s'était engage dans la résistance sous le nom de Jean Bernard. Une époque difficile que nous vivions somme toute avec l'insouciance de la jeunesse. Une grande joie toutefois dans ces moments ternes : la naissance en 1942 de notre fils Albert-Bruno.

Comme tous leurs contemporains, la Libération ouvre pour Albert-Auguste et Anne Prouvost un nouveau départ dans l'existence. Ils ont des projets a mener du temps a rattraper. «Mon mari souhaitait me faire découvrir la vie, mondaine qu'il avait connue avant-guerre, raconte Mme Prouvost. C'est d'ailleurs en 1945 que j'ai porte ma première robe longue»

Anne de Maigret, jeune adolescente, avait pourtant déjà approche le monde ; en 1938, à l'occasion du premier mariage d'Eugénie, la fille de sa tante» Marie Bonaparte et de Georges de Grèce et Danemark. Une cérémonie grandiose. «J'avais été stupéfaite de voir que l'impératrice Zita, qui portait sur elle une quantité extraordinaire de bijoux somptueux, était par ailleurs vêtue d'une robe plus que modeste qui ne venait vraiment pas du grand faiseur, raconte-t-elle. Il y avait aussi un petit garçon très mal élevé qui, pendant toute la réception, n'arrêtait pas de me pincer et qui s'empiffrait au buffet: c'était Philip d'Edimbourg. »

 Marie Bonaparte, princesse dérange ante pour le milieu aristocratique de l'époque, a marqué de sa personnalité beaucoup de ceux qui 1'ont approchée. Psychanalyste peu conformiste, excommuniée en raison de son mariage avec un orthodoxe, l'ancienne maitresse d’Aristide Briand ne correspondait guère aux critères de la bonne société dont elle était issue. «Dans sa maison du Midi, ou avec mon mari qu'elle aimait beaucoup nous nous rendions régulièrement, se souvient Anne Prouvost, il y avait autant de sable a l'intérieur que sur la plage. Ma tante Marie était d'un naturel extraordinaire, contrastant de manière  étonnante avec Georges de Grèce, toujours tire a quatre épingle. J'ai encore le souvenir de ses chaussures. Quelques que soient les circonstances, elle les portait impeccablement cirées.»

La Méditerranée est aussi le point de départ pour de nombreuses croisières familiales pour les Prouvost. Les époux adorent la mer. Ils achètent un huit-mètres, le Cantabria, construit initialement pour Sa Majesté le roi d'Espagne Alphonse XIII. Puis plusieurs douze-mètres qu'ils baptiseront chaque fois, La Pinta, en souvenir d'un lainier de La Corogne, lointain ancêtre d'Albert-Auguste, qui finança la caravelle de Christophe Colomb. «Nous avons eu des passagers illustres, évoque Anne Prouvost. Le grand-duc Jean de Luxembourg venait
Comme tous leurs contemporains, la Libération ouvre pour Albert-Auguste et Anne Prouvost un nouveau départ dans l'existence. Ils ont des projets a mener, du temps a rattraper. «Mon mari souhaitait me faire découvrir la vie .mondaine qu'il avait connue avant-guerre, raconte Mme Prouvost. C'est d'ailleurs en 1945 que j 'ai porte ma première robe longue.»

Le grand-duc Jean ~ Luxembourg venait accompagne de sa' fille Marie-Astrid, petite princesse était un marin extraordinaire. Le roi Carl-Gustav de Suède est un vrai Viking à la barre: il se révélait a bord un très joyeux compagnon. »

Simplicité sportive bien loin des mondanités. Mais les Prouvost sont aussi con vies aux grands bals d'après-guerre. Elégance raffinée chez Violette de Pourtalès au Palais rose où toutes les femmes sont parées de plumes extravagantes. Fastes éclatants a l'hôtel Lambert, sous la houlette d'Arturo Lopez, très lie alors avec la princesse Ghislaine de Polignac, amie d'Anne .Je me souviens surtout du bal donne par Guy de Rothschild en 1959, dit-elle. Une extraordinaire fête princière. Le couple offre des réceptions plus intimes dans son appartement parisien de la rue Barbet-de-Jouy, dans le VIIe arrondissement. Les fenêtres' s'ouvrent sur le jardin du musée Rodin : «Nous nous efforcions de créer des tables animées en mélangeant le plus possible nos· invites, raconte ·Mme Prouvost. J e m'y amusais plus qu'aux grandes réceptions et il était loin de m.'être désagréable que les hommes me fassent un brin de cour.» 

Ses collaborateurs appellent Albert-Auguste, l'homme pressé" 

La vie. est loin toutefois de se passer uniquement dans un tourbillon de fêtes et de diners. Famille d'abord : au foyer Prouvost, Nathalie, Ghislain, Olivier et Laetitia sont nés a la suite d'Albert Bruno. Et la bonne marche de l'entreprise accapare le plus clair du temps d'Albert-Auguste Prouvost; «l'homme pressé», comme l'appellent ses collaborateurs. «Dans le Nord, au moment des vœux, chacun a coutume de se souhaiter de la santé, de l’ouvrage", sourit Anne Prouvost: croyez-moi, mon mari avait en effet bien besoin de sa robuste sante de sportif pour mener a bien les taches qui lui incombaient. 

Le versant plaisant de cette vie trépidante d'homme d'affaires reste malgré tout les voyages. Contacts commerciaux, contrats, implantations d'usines, le patron de la société Prouvost sillonne sans cesse les cinq continents. Son épouse l'accompagne toujours. «Nous avons été de vrais voyageurs, explique Mme Prouvost. Pas seulement par le nombre extravagant de nos périples à l'époque ou se déplacer était encore une aventure, mais aussi par l'insatiable curiosité qui nous animait.». Albert-Auguste Prouvost entend aussi mener sa carrière d'industriel sans égoïsme : il n'a de cesse que d'amé1iorer le niveau de vie des plus défavorisés. Le logement est son cheval de bataille.«J'étais un petit garçon révolté par les "courées", écrit-il dans ses Mémoires. Je suis devenu un patron héritier d'une tradition sociale mais convaincu aussi de la nécessité d'innover.» En effet, le logement du personnel a toujours été un souci des industriels du textile du Nord de la France. Une préoccupation répondant aux nécessites économiques des entreprises mais aussi à l'esprit caritatif qui anime cette bourgeoisie catholique. Mais Albert-Auguste Prouvost. veut  aller plus loin. Il lance le fameux 1 % patronal, cotisation versée par l'entreprise et destinée a !a construction. Il participe aussi a la mise en place de l'allocation logement. Avec l'installation d'un véritable partenariat social, il crée le Comite interprofessionnel du logement qui, des 1958, aura relogé plus de huit mille familles dans de réelles conditions de confort. En 1950, d'ailleurs, il offre a cet organisme le château de sa grand-mère, a la limite de Roubaix et de Tourcoing. Dans le pare de sept hectares, a la place de la grande demeure jetée bas, s'élèvera une cite de cent cinquante-quatre logements.

 Mais l'industriel a aussi le culte de sa demeure de famille. Dans le château du Vert Bois, cet homme d'action retrouve ses racines.  Sur la commune de Bondues, toute proche de Roubaix se tient en effet une des dernières belles  maisons de la région. André-Joseph Druon de Wazières fit construire en 1743 une folie dans le gout de l'époque sur l'emplacement d'un édifice du XVIII° siècle bâti par un négociant en sayettes de laine lillois. L'arrière-grand- mère d' Albert-Auguste, Marguerite Devémy, ne quittera pas un instant cette propriété qu'elle habite dès 1869, elle la défendra contre les Prussiens pendant la guerre de 1870. Contrainte et forcée, elle y recevra» le kronprinz pendant lai Première Guerre mondiale. Le Vert Bois est resté le berceau des Prouvost. Tous les enfants à l'exception d 'Albert-Bruno, y sont nés: Ce dernier, après avoir longtemps secondé son père, était logiquement appelé a lui succéder à la tête du groupe. Le destin en a décidé autrement. Ses cadets ont pris des voies différentes. Nathalie, la fille ainée, après avoir fréquente l'atelier du célèbre' peintre Mac Avoy, exerce ses talents comme restauratrice de fresques. Ghislain  a  fait ses armes dans le textile en Espagne et en Australie, mener sa carrière d’industriel sans égoïsme.
Olivier a repris l'entreprise de construction navale Wauquiez. II allie ainsi la tradition industrielle au gout de la voie héritée de ses parents. Quant a  Laetitia, fidèle au Vert Bois, elle gère les soixante hectares de 1'exploitation agricole qui entoure le domaine.

Albert-Auguste retire des affaires, il ne reste sans doute plus aux Prouvost qu'a cultiver 1'art d'être grands-parents. Mais le couple ne peut se résoudre a une douce activité. Ils vont se consacrer pleinement à leur amour pour la peinture. Egalement ,une histoire de famille. Des 1920, Albert-Eugene Prouvost achète en effet des Renoir, des Bonnard; des Pissaro; II transmet a son fils la passion de la collection. Anne partagera avec son époux les riches émotions de la découverte' artistique. IIs  achètent leur première toile à la galerie Maeght de Cannes pendant leur voyage de noces. Un Geer Van Velde qui inaugure  une profonde amitié avec le couple de galeristes. Grâce à eux, ils rencontreront la  plupart des grands artistes du XX° siècle. En 1969, dans les locaux de l'ancienne ferme du Vert Bois, les époux Prouvost créent la Fondation d'art Septentrion. Chaque année, les expositions se succèdent dans cet espace aux lignes sobres largement ouvert sur la campagne environnante: Chagall, Bonnard, Dufy; Rouault ,Picasso, Laurens, Braque, pour parler des plus prestigieuses. Albert-Auguste Prouvost se dépensera sans compter pour cette fondation si chère à son cœur: J’ai gardé  intact notre enthousiasme; dit avec chaleur Mme Prouvost. Avec Septentrion, j'ai le sentiment profond de faire vraiment œuvre utile.

Apres 1'accrochage récentes de toiles de James Pichette, le public peut admirer une rétrospective sur le nu dans l'art, de la préhistoire à nos jours, en attendant une grande présentation de verriers contemporains ; à organiser ces manifestations, les journées passent comme un souffle. Sans peine, Anne Prouvost pourrait reprendre à son compte la phrase qui clôt les Mémoires de son mari: « Non, je n'ai vraiment pas le temps de m'ennuyer… »  Point de Vue et Images du Monde

 

Toujours plus loin; les Mémoires d'Albert-Auguste Prouvost, présenté par Pierre-Jean Desreumaux, est disponible aux éditions de La Voix du Nord.  272 pp, 110 F. :

 

La Fondation Septentrion; chemin des Coulons, 59700 Marcq-en-Baroeul, est ouverte du mardi au samedi de 14 h a 18 h et le dimanche de 14 h a 19 h,